Comment se faire entendre quand on n’a pas encore le droit de vote ?

Ces derniers jours, les blocages se multiplient devant les lycées français. Professeurs absents, classes surchargées, établissements dégradés, manque de moyens : le mouvement, parti d’Île-de-France, s’est rapidement étendu au reste du pays. Derrière ces revendications sur l’école, une autre question émerge : comment se faire entendre politiquement quand on n’a pas encore le droit de vote ? Trois questions à Léa Waterhouse, soignante et autrice militante, qui défend le droit de vote des enfants.

Les blocus et les manifestations sont-ils une manière, pour les lycéens, de compenser l’absence de pouvoir électoral ?

Léa Waterhouse : Quand on voit les manifestations et les blocus actuels, il faut rappeler une chose : les mineurs n’ont pas le droit de vote. Alors comment peuvent-ils se faire entendre par le gouvernement ? Les jeunes ne sont pas stupides. Ils s’informent et comprennent très bien lorsque des décisions politiques ne vont pas dans leur intérêt. Et quand on n’a ni droit de vote, ni véritable espace institutionnel pour être entendu, il reste notamment la mobilisation. C’est aussi comme cela que je regarde les blocus actuels. Bien sûr, les lycéens parlent du manque de moyens, de la précarité, des classes surchargées, des établissements délabrés… Mais je pense qu’il y a quelque chose de plus profond : ils veulent exister politiquement et être entendus.

On sait que dans les revendications sociales, le meilleur moyen, de se faire entendre, c’est la grève. On n’a jamais eu aucun droit qui nous a été accordé gentiment. Ce sont des droits qui, à chaque fois, ont été arrachés. Aujourd’hui, les jeunes sont en train d’essayer d’arracher des droits. La violence chez les jeunes, c’est un mode d’expression. Il n’y a pas d’autres moyens de se faire entendre et d’exister, que d’exploser, parce qu’ils n’ont aucune reconnaissance aux yeux de l’Etat. On pourrait imaginer d’autres moyens de leur donner cette parole : des assemblées locales ou nationales de mineurs, par exemple, avec de véritables échanges avec les responsables politiques et la garantie que leur parole soit prise en compte. Mais aujourd’hui, ces espaces manquent.

On demande aux jeunes de devenir des citoyens engagés, tout en leur refusant le droit de vote. Est-ce contradictoire ?

L. W. : Oui, parce qu’on considère encore trop souvent que la parole des enfants a moins de valeur que celle des adultes. C’est de l’adultisme : l’idée que parce qu’ils sont enfants, ils ne seraient pas encore capables de participer réellement aux décisions. Pour moi, la meilleure manière de leur permettre de se faire entendre serait de leur donner le droit de vote. Et pas seulement à partir de 16 ans : je défends l'idée d'un droit de vote beaucoup plus précoce, dès lors qu'un enfant est capable d'exprimer un choix.

Un enfant est capable de dire ce qui compte pour lui, ce qui rend sa vie plus difficile ou ce qu’il voudrait voir changer. Cela peut concerner son école, les transports, les paquets de céréales, l’espace public, l’environnement ou sa famille. Ce sont des sujets politiques. Les faire entrer dans le débat obligerait aussi les responsables politiques à s’adresser à eux et à prendre leurs préoccupations au sérieux.

Un enfant est-il capable de faire un choix politique ?

L. W. : On entend souvent : « Les enfants ne comprennent pas la politique », « Ils voteront comme leurs parents » ou « Ils ne sont pas capables de lire un programme ». C’est marrant car ce sont les mêmes arguments qu’on disait des femmes pour ne pas leur donner le droit de vote. Pourquoi imposer aux enfants des exigences de connaissances ou de maturité que l’on n’impose pas aux adultes ? Aucun adulte ne doit passer un examen avant de voter. Et aucun de nous ne construit ses opinions tout seul. Nous sommes influencés par notre famille, nos amis, notre milieu social, les médias ou les réseaux sociaux. Un enfant pourra évidemment être influencé par ses parents, mais l’influence existe aussi chez les électeurs adultes. Cela fait partie du jeu politique. 

Donner le droit de vote aux enfants obligerait également les partis politiques à repenser leur manière de communiquer, à rendre leurs propositions plus compréhensibles et à parler directement aux plus jeunes. Je pense que la démocratie doit, par essence, toutes et tous nous représenter, enfants compris. Ils font partie de la société.

 

Chez A Voté, on a décidé de donner la parole à celles et ceux qui pensent, interrogent et racontent la démocratie au-delà des urnes. La démocratie se joue aussi dans nos relations, nos émotions et notre quotidien. A très vite ! 

 

Crédit photo : Hamama Tenzi pour le Bondy Blog